{"id":2819,"date":"2020-06-14T19:24:48","date_gmt":"2020-06-14T17:24:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.amis-pauljacquesbonzon.com\/apjb\/?p=2819"},"modified":"2020-06-17T15:26:17","modified_gmt":"2020-06-17T13:26:17","slug":"lhomme-qui-avait-ete-painchaux-une-nouvelle-posthume-de-paul-jacques-bonzon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amis-pauljacquesbonzon.com\/apjb\/lhomme-qui-avait-ete-painchaux-une-nouvelle-posthume-de-paul-jacques-bonzon\/","title":{"rendered":"&#8220;L&#8217;homme qui avait \u00e9t\u00e9 Painchaux&#8221;, une nouvelle posthume de Paul-Jacques Bonzon"},"content":{"rendered":"<p>[et_pb_section fb_built=&#8221;1&#8243; _builder_version=&#8221;4.4.7&#8243;][et_pb_row _builder_version=&#8221;4.4.7&#8243;][et_pb_column type=&#8221;4_4&#8243; _builder_version=&#8221;4.4.7&#8243;][et_pb_text _builder_version=&#8221;4.4.7&#8243;]<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #800080;\">En cette ann\u00e9e 1978, l\u2019Acad\u00e9mie dr\u00f4moise des Lettres, Sciences et Arts c\u00e9l\u00e9brait son vingti\u00e8me anniversaire. Paul-Jacques Bonzon en fut un des \u00e9minents membres fondateurs. D\u00e8s sa fondation l\u2019Acad\u00e9mie se dota d\u2019un bulletin dont la r\u00e9daction \u00e9tait confi\u00e9e \u00e0 un comit\u00e9 qui, en ce d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e 1978, se composait de Claude Boncompain, Paul-Jacques Bonzon, Gaston Junillon et du Dr Jacques Sarano. Le 10 septembre, apr\u00e8s la sortie traditionnelle de l\u2019Acad\u00e9mie, dans le Diois, l\u2019assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale se tenait \u00e0 la mairie de Die. Mais, lors de la s\u00e9ance suivante du 17 novembre, le rapporteur mentionnait qu\u2019entre cette s\u00e9ance et la pr\u00e9c\u00e9dente, \u00ab\u00a0l\u2019Acad\u00e9mie avait perdu un de ses membres les plus attachants, Paul-Jacques Bonzon, grand prix du Salon de l\u2019Enfance. C\u2019est pourquoi, pr\u00e9cisait-il, cette s\u00e9ance fut marqu\u00e9e par un \u00e9mouvant hommage \u00e0 l\u2019homme et \u00e0 l\u2019\u00e9crivain par son ami le Docteur Sarano\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #800080;\">Paul-Jacques Bonzon avait, en effet, quitt\u00e9 la sc\u00e8ne de la vie le 24 septembre 1978.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #800080;\">Les <em>Cahiers dr\u00f4mois,<\/em> pour c\u00e9l\u00e9brer les vingt ans d\u2019un projet initi\u00e9 par Andr\u00e9 Milhan, renouant avec une tradition du 18<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, ne pouvait manquer de rendre un hommage au romancier disparu, en ces termes : \u00ab\u00a0De Paul-Jacques Bonzon, nous avons le plaisir de publier une nouvelle in\u00e9dite, mais ce sont surtout les innombrables enfants qui ont \u00e9t\u00e9 passionn\u00e9s par son \u0153uvre qui continueront \u00e0 faire vivre les jeunes h\u00e9ros qu\u2019il anima pour eux\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #800080;\">Cette nouvelle, <em>L\u2019homme qui avait \u00e9t\u00e9 Painchaux, <\/em>occupe les pages 9 \u00e0 18 du bulletin de 1978, publi\u00e9 en 1979. <\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #800080;\">J\u2019avais eu le bonheur d\u2019en prendre des clich\u00e9s, en 2007, lors d\u2019un de mes passages dans la Dr\u00f4me pour pr\u00e9parer ce qui allait devenir une biographie. Ces clich\u00e9s, h\u00e9las, ne sont pas d\u2019une qualit\u00e9 suffisante pour en permettre la reproduction. Aussi, je me suis astreint \u00e0 en faire une transcription aussi fid\u00e8le que possible y compris les coquilles d\u2019impression.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #800080;\">Contrairement \u00e0 celles dont Paul-Jacques Bonzon, le nouvelliste, nous avait habitu\u00e9s, cette nouvelle posthume n\u2019est pas destin\u00e9e aux enfants. C\u2019est une nouvelle pour lecteurs adultes. Bien que la date d\u2019\u00e9criture ne soit pas connue, elle appelle une lecture attentive, analytique et interpr\u00e9tative au regard de la maladie et de la disparition du romancier.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #800080;\">Peu connue, il nous a sembl\u00e9 important que les <em>Amis de Paul-Jacques Bonzon<\/em> aient acc\u00e8s \u00e0 cette nouvelle que, personnellement, je consid\u00e8re comme un marqueur essentiel de l\u2019\u0153uvre du romancier.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><span style=\"color: #0000ff;\">Yves Marion, pr\u00e9sident des <em>Amis de Paul-Jacques Bonzon, <\/em>14 juin 2020.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><div id=\"attachment_2818\" style=\"width: 203px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2818\" src=\"https:\/\/www.amis-pauljacquesbonzon.com\/apjb\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/Cahiers-dromois.-1979-AD-Painchaux-1-1978-193x300.jpg\" width=\"193\" height=\"300\" alt=\"\" class=\"wp-image-2818 size-medium\" \/><p id=\"caption-attachment-2818\" class=\"wp-caption-text\">Cahiers dromois. 1979<\/p><\/div><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Paul Jacques Bonzon<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><em>L\u2019homme qui avait \u00e9t\u00e9 Painchaux<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><em><\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">p. 9<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand il entra, le patron du bar lui dit en riant<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Vous avez l\u2019air heureux, ce soir, Monsieur Painchaux\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Painchaux parut \u00e9tonn\u00e9 de la remarque. Il se regarda dans la glace, au fond du caf\u00e9, une ancienne belle glace, mais \u00e9toil\u00e9e par deux balles perdues, pendant la guerre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; \u00c7a se voit tant que \u00e7a, patron ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Peut-\u00eatre pas tant que \u00e7a, mais \u00e7a se voit !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Ah\u00a0! fit Painchaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sans savoir pourquoi, il fut honteux que quelqu\u2019un remarqu\u00e2t sa bonne humeur\u2026 honteux n\u2019est peut-\u00eatre pas le mot, mais il aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 la garder pour lui \u00e9go\u00efstement. Du bonheur qui transpire, c\u2019est du bonheur qui s\u2019en va\u2026 tout comme la sueur, pensa Painchaux ; elle rafra\u00eechit le corps, mais en attendant c\u2019est de l\u2019eau qu\u2019on perd.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s\u2019assit dans un coin, face \u00e0 la glace, pour contempler son bonheur. Quelle t\u00eate pouvait-il bien avoir ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au fait qu\u2019est-ce que cela pouvait dire pour lui : \u00eatre heureux. Le bonheur, il en conna\u00eet des tas de sortes. Cette question de la composition du bonheur il se l\u2019\u00e9tait souvent pos\u00e9. \u00c9tait-il fait de petits bonheurs superpos\u00e9s, ajout\u00e9s, entass\u00e9s ou bien d\u2019un tout bien serr\u00e9, comme un bloc de pierre ? \u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi le patron lui avait trouv\u00e9 l\u2019air heureux. Apr\u00e8s tout, il avait peut-\u00eatre raison, le patron, mais lui, Painchaux, aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 ne pas le savoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; C\u2019est vrai, se dit-il, c\u2019est comme pour mon doigt.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019\u00e9tait vers la fin de la guerre au maquis, il jouait au ping-pong avec des copains. Le filet n\u2019\u00e9tait pas au milieu de la table. Alors il avait compt\u00e9 les distances avec l\u2019\u00e9cartement du pouce et de l\u2019index. Comme il avait r\u00e9p\u00e9t\u00e9 l\u2019op\u00e9ration en changeant de main, un copain avait remarqu\u00e9 que l\u2019index de sa main droite \u00e9tait un peu plus court que l\u2019autre. Tout d\u2019abord, Painchaux avait ri. Pourtant c\u2019\u00e9tait vrai. Ainsi il \u00e9tait arriv\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de vingt-cinq ans sans conna\u00eetre son infirmit\u00e9. \u00c7a n\u2019avait pas beaucoup d\u2019importance ; pourtant cette petite difformit\u00e9 l\u2019avait tracass\u00e9. Il avait cherch\u00e9 dans des bouquins de m\u00e9decine ce que cela pouvait dire et, pendant longtemps, il avait \u00e9vit\u00e9 de poser en m\u00eame temps les deux mains sur une table de peur qu\u2019on remarqu\u00e2t quelque chose\u2026 Eh bien ! Pour sa bonne humeur aussi, il aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 ne pas se savoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u00e0-dessus, il se reprit \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir et, comme il avait soif, commanda un autre verre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">p. 10<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Eh\u00a0! bien, fit le patron, \u00e0 quoi pensez-vous dont en vous regardant dans la glace ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; J\u2019ai le droit de contempler ma bonne humeur\u2026 c\u2019est une chose qu\u2019on ne voit pas tous les jours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le ton de la r\u00e9ponse \u00e9tait douteux \u00e0 mi-chemin entre la plaisanterie et l\u2019ironie am\u00e8re. Le patron jeta vers son client un regard oblique :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; \u00c7a vous a d\u00e9plu que je vous dise \u00e7a tout \u00e0 l\u2019heure ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Painchaux haussa les \u00e9paules. Au m\u00eame moment, une image venait de lui passer devant les yeux\u2026 pas une image v\u00e9cue, une sorte d\u2019image symbolique comme il lui arrivait d\u2019en avoir. C\u2019\u00e9tait un jardin plein de fleurs. Au milieu de toutes ces fleurs : une rose splendide ; mais si \u00e9panouie qu\u2019on la devinait pr\u00eate \u00e0 s\u2019effeuiller. Un voisin faisait au jardinier force compliments sur la rose qui \u00e0 elle seule, valait toutes les autres fleurs r\u00e9unies\u00a0; compliments perfides puisqu\u2019ils faisaient mieux sentir au jardinier la br\u00e8ve dur\u00e9e de sa joie et la m\u00e9diocrit\u00e9 de ce qui restait quand la rose serait tomb\u00e9e. Cette image ressemblait curieusement un r\u00eave\u2026 apr\u00e8s tout, c\u2019en \u00e9tait peut-\u00eatre un\u00a0? Toujours est-il que Painchaux \u00e9prouva soudain de la haine pour le patron du bar. Il venait de comprendre pourquoi sa r\u00e9flexion de tout \u00e0 l\u2019heure lui avait d\u00e9plu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, il vida son verre, jeta l\u2019argent sur le comptoir mais au moment de sortir, il aper\u00e7ut son chapeau oubli\u00e9 sur la banquette. En revenant le prendre, il vit encore une fois, dans la glace, sa t\u00eate \u00e0 lui\u00a0; Painchaux, sa t\u00eate d\u2019homme soi-disant heureux, mais une t\u00eate d\u00e9form\u00e9e, morcel\u00e9e parce qu\u2019il se regardait \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 la glace \u00e9tait \u00e9toil\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dehors, la nuit tombait. Le jour luttait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment de toutes ses forces pour tenir pied aux lampes \u00e9lectriques qui venaient de s\u2019allumer. Tout \u00e0 l\u2019heure, en entrant au caf\u00e9, Painchaux avait en t\u00eate un programme bien \u00e9tabli pour sa soir\u00e9e, un programme qu\u2019il n\u2019avait en somme qu\u2019\u00e0 suivre pour \u00eatre heureux, il le v\u00e9cut, par avance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 huit heures, huit heures et demie, il entrerait \u00e0 son petit restaurant-pension de la rue Charri\u00e8re o\u00f9 il mangeait midi et soir. Il connaissait le menu d\u2019avance : soupe grasse avec beaucoup d\u2019yeux mais peu de solide ; beefteack racorni, l\u00e9gumes et, pour finir, l\u2019in\u00e9vitable pomme fl\u00e9trie. Comme d\u2019habitude, la patronne lui approcherait une demi bouteille de rouge ordinaire, sans qui la r\u00e9clame, parce que c\u2019\u00e9tait un rite\u2026 mais justement, ce soir il ne prendrait pas du rouge ordinaire mais du Beaujolais et comme la patronne s\u2019en \u00e9tonnerait, il r\u00e9pondrait simplement :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Ce sera comme \u00e7a tous les jours maintenant\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puisque, aujourd\u2019hui, il venait de monter en grade dans son administration, en passant chef de bureau, il pouvait se permettre ce suppl\u00e9ment. Non, ce n\u2019\u00e9tait pas du snobisme, d\u2019ailleurs le gros rouge lui avait toujours fait mal. Apr\u00e8s le dessert, il passerait sa serviette dans son anneau, son anneau marqu\u00e9 sept et, toujours \u00e0 cause de son avancement, il fumerait un cigare qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 en poche. Ensuite, il fl\u00e2nerait jusqu\u2019\u00e0 dix heures et rentrerait chez lui, c\u2019est-\u00e0-dire dans sa chambre de la rue Jean Lema\u00eetre, au troisi\u00e8me \u00e9tage. Il y arriverait avant d\u2019Isabelle mais si par hasard il \u00e9tait en retard, et l\u2019attendrait puisqu\u2019elle avait sa clef. Il la voyait appara\u00eetre sur le pas de la porte. Elle sourirait et viendrait s\u2019asseoir sur ses genoux et il l\u2019embrasserait sous ses cheveux, dans la nuque alors, elle dirait, heureuse :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">p. 11<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Pense que nous avons ne (sic) [une] grande heure \u00e0 nous !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ensuite, ou bien ils resteraient assis c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te sur le lit ou bien ils se coucheraient\u2026 non, ce soir, ils avaient trop de choses \u00e0 se dire. Il laisserait d\u2019abord Isabelle lui r\u00e9p\u00e9ter pour la centi\u00e8me fois que c\u2019\u00e9tait vraiment une chance cet emploi d\u2019ouvreuse qui lui permettait de filer apr\u00e8s le dernier entr\u2019acte et de le rejoindre, puis il ne lui annoncerait la grande nouvelle du jour : son avancement. Alors, ils referaient encore une fois des projets pour le jour o\u00f9 elle serait libre\u2026 car, maintenant, c\u2019\u00e9tait s\u00fbr, elle serait libre bient\u00f4t. Huit jours plus t\u00f4t, pendant une discussion, son mari l\u2019avait frapp\u00e9e. Elle avait eu des bleus un peu partout, sur les bras, au-dessous du sein droit. Un m\u00e9decin avait fait un certificat ; c\u2019\u00e9tait un gros atout pour le divorce. Ils parleraient donc de leur bonheur \u00e0 port\u00e9e de la main et il embrasserait les bras d\u2019Isabelle \u00e0 l\u2019endroit des bleus et sur le sein droit aussi. Enfin, vers minuit, Isabelle partirait\u00a0; Il accompagnerait jusqu\u2019\u00e0 l\u2019entr\u00e9e du m\u00e9tro et reviendrait tranquillement se coucher.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c7a, c\u2019\u00e9tait le programme pr\u00e9vu, le programme d\u2019un Painchaux heureux, mais depuis tout \u00e0 l\u2019heure quelque chose \u00e9tait chang\u00e9. Bien s\u00fbr, il \u00e9tait encore heureux mais \u00e7a l\u2019ennuyait de le savoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il allait, dans la nuit, au hasard. Il aper\u00e7ut un banc et s\u2019y laissa tomber. C\u2019\u00e9tait presque l\u2019heure de son petit restaurant o\u00f9 on n\u2019aimait pas les retardataires. Tant pis, d\u2019ailleurs, il n\u2019avait pas faim. Quelque chose lui serrait l\u2019estomac. Et puis, son restaurant le d\u00e9go\u00fbtait, toujours les m\u00eames menus. Il avait envie de changer de programme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un couple d\u2019amoureux passa pas tr\u00e8s loin, sans le voir, car le banc \u00e9tait loin du r\u00e9verb\u00e8re. L\u2019homme tenait la femme par la taille ; la femme sentait bon. Ils marchaient vite ; ils savaient sans doute o\u00f9 ils allaient. Painchaux pensa :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; C\u2019est beau de savoir o\u00f9 on va !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il se dit :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Est-ce que je sais o\u00f9 je vais, moi ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il en revint \u00e0 son patron de bar et son histoire de rose lui trottait par la t\u00eate. Pour la vingti\u00e8me fois il se demanda :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; J\u2019ai l\u2019air heureux mais qui sait ? \u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, il essaya de penser \u00e0 Isabelle, de la voir dans avec sa robe de lainage gris, sa petite jupe \u00e9cossaise ou son imperm\u00e9able, de la voir toute nue aussi. Bien s\u00fbr qu\u2019il l\u2019aimait ! Aupr\u00e8s d\u2019elle, il ne pensait plus \u00e0 rien, les autres femmes ne le tentaient pas ; il ne d\u00e9sirait qu\u2019une chose : vivre avec Isabelle. Alors, pourquoi \u00e9tait-il f\u00e2ch\u00e9 d\u2019avoir l\u2019air heureux\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il fit encore un effort pour mieux la voir, imaginer ce que serait leur vie ensemble, bient\u00f4t. Il r\u00e9alisait bien tout le c\u00f4t\u00e9 mat\u00e9riel\u00a0; ce qu\u2019il n\u2019arrivait pas \u00e0 saisir, c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit qu\u2019il aurait alors. \u00c7a l\u2019effrayait un peu. Pour se consoler, il se dit :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Oui, je ne peux m\u2019en faire qu\u2019une id\u00e9e et une id\u00e9e est toujours plus ou moins juste puisque ce n\u2019est qu\u2019une id\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 ce moment-l\u00e0, passa un autre couple. Celui-l\u00e0 ne se tenait pas aussi serr\u00e9 que l\u2019autre. Il se chamaillait \u00e0 propos d\u2019un chien. Quel chien ? Il n\u2019entendit pas la suite, mais la femme par sa silhouette lui rappela Isabelle. Il la suivi tr\u00e8s loin des yeux, jusqu\u2019\u00e0 ce que le couple fut absorb\u00e9 par la nuit. Alors, il se mit \u00e0 rire tout seul, \u00e0 rire de sa propre<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">p. 12<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">b\u00eatise, car il fallait \u00eatre idiot pour se tracasser de cette fa\u00e7on. Il vivrait comme tout le monde d\u2019un bon petit bonheur tranquille et bourgeois, pourquoi pas\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il regarda sa montre. Un peu tard maintenant pour le restaurant\u00a0; tant mieux, s\u2019il avait faim, tout \u00e0 l\u2019heure, il irait ailleurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sans trop savoir ce qu\u2019il faisait, il descendit au m\u00e9tro. A l\u2019entr\u00e9e, des curieux entouraient un camelot. Des rires de gosses le retinrent. Il s\u2019approcha. Le camelot \u00e9tait un petit vieux pas trop d\u00e9penaill\u00e9 avec des yeux de fa\u00efence extraordinairement bleus et d\u2019au moins trente ans plus jeunes que le reste du visage. Il vendait des souris de cellulo\u00efd qu\u2019il posait contre le mur et qui descendaient toutes seules jusqu\u2019\u00e0 terre par petits bonds. Painchaux suivit la d\u00e9monstration. Le m\u00e9canisme n\u2019\u00e9tait pas compliqu\u00e9 : une petite roue en mati\u00e8re g\u00e9latineuse sur laquelle il suffisait de souffler pour la rendre adh\u00e9rente.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais ce qui int\u00e9ressait Painchaux c\u2019\u00e9tait l\u2019air \u00e0 la fois convaincu et sceptique du bonhomme qui regardait fixement chacun des badauds avec une expression diff\u00e9rente.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Dix francs la souris, de quoi faire mourir de peu sa belle-m\u00e8re, c\u2019est pour rien. Il avait dit \u00e7a en se tournant vers Painchaux mais Painchaux ne s\u2019int\u00e9ressait pas aux bestioles, seulement aux yeux de fa\u00efence bleue du camelot. Quand, entre deux rames de m\u00e9tro, le couloir se trouva quelque peu vide, il s\u2019approcha du bonhomme, lui offrit une cigarette.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Merci, je ne fume pas, rapport \u00e0 ma gorge\u2026 apr\u00e8s, je ne peux plus parler.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Un dr\u00f4le de m\u00e9tier, hein ! fit Painchaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Un m\u00e9tier comme les autres, j\u2019aime mieux \u00e7a que de tendre ma casquette.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; \u00c7a te d\u00e9go\u00fbte !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Non, mais je suis un type du genre actif. \u00c7a m\u2019amuse de regarder la t\u00eate des gens qui lorgnent mes souris\u2026 m\u00eame s\u2019ils ne m\u2019ach\u00e8tent rien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; On ne le dirait pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; \u00c7a se peut ; moi, j\u2019ai une t\u00eate de croque-mort, m\u00eame tout gosse, j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 comme \u00e7a\u2026 tenez, je suis le contraire de vous. Vous avez l\u2019air presque gai et au fond vous \u00eates cafardeux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Possible, dit Painchaux en essayant de rire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais le coup avait port\u00e9. Il se sentit mal \u00e0 l\u2019aise. Pour se donner une contenance, il acheta une souris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Et surtout, lui glissa le petit vieux, n\u2019oubliez pas de souffler sur la roulette, elle se casserait la figure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais Painchaux \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 parti ; il d\u00e9ambulait dans les couloirs sans savoir o\u00f9 il allait. \u00c0 l\u2019entr\u00e9e du quai, au moment o\u00f9 il tendait son billet \u00e0 la poin\u00e7onneuse, il le lui retira vivement des mains et fit demi-tour. Une id\u00e9e venait de le traverser. Il retrouva le camelot qui le regarda d\u2019un dr\u00f4le d\u2019air, le croyant peut \u00eatre de la police. Painchaux lui dit, presque a l\u2019oreille :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Tout \u00e0 l\u2019heure, qu\u2019est-ce que tu m\u2019as dit ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0Le vieux le regarda ahuri\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">p. 13<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Je ne sais pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Tu as dit que j\u2019avais l\u2019air\u00a0\u00ab\u00a0cafardeux\u00a0\u00bb ou bien \u00ab\u00a0peut-\u00eatre cafardeux\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Soulag\u00e9, le vieux plissa ses joues :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c7a tant d\u2019importance que \u00e7a ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Peut-\u00eatre !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Vous \u00eates de ceux qui font attention \u00e0 ce que disent les autres ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Painchaux se for\u00e7a \u00e0 rire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; \u00c9coute, mon vieux, ce n\u2019est pas tout \u00e0 fait pour \u00e7a que je suis revenu. Tu restes longtemps ici ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; J\u2019ai encore pas mal de bestioles \u00e0 liquider\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Je te les ach\u00e8te.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Toutes\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Oui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; \u00c7a, alors\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les yeux du bonhomme s\u2019\u00e9carquill\u00e8rent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Viens prendre un verre, dit Painchaux, je t\u2019expliquerai.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le vieux ramassa ses souris p\u00eale-m\u00eale, dans une valise de carton rong\u00e9e aux angles\u2026 comme par ses souris. Puis ils sortirent sur l\u2019avenue et entr\u00e8rent dans le premier bistrot. Ils s\u2019attabl\u00e8rent, face-\u00e0-face et ce fut comme si, seulement, ils venaient de se d\u00e9couvrir. Les petits yeux de fa\u00efence bleue intimidaient terriblement Painchaux. Il eut envie de plaquer le vieux ; mais c\u2019\u00e9tait trop tard. Il s\u2019aper\u00e7ut aussi qu\u2019il le tutoyait alors que le vieux lui disait vous. Cela le choqua mais c\u2019\u00e9tait trop tard aussi. Il alluma une cigarette. Le camelot suivit son geste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; J\u2019en grillerais bien une aussi puisque ma journ\u00e9e est finie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Painchaux tendit son paquet. L\u2019autre ne cessait de le regarder avec l\u2019air de quelqu\u2019un qui attend sans savoir au juste ce qu\u2019il attend.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; \u00c9coute, dit brusquement Painchaux, je voudrais prendre ta place dans le couloir du m\u00e9tro, changer aussi tes nippes contre les miennes, entrer dans ta peau, tu comprends ce que je veux dire\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Oui, fit tranquillement le vieux, pas du tout \u00e9tonn\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y eut un silence. Le vieux se gratta la joue et sa barbe crissa comme une brosse en chiendent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Oui, je comprends, reprit-il, ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois qu\u2019un type de votre genre prend l\u2019envie de se mettre dans la peau d\u2019un autre, pour voir ce que \u00e7a fait. Il y a quelques temps c\u2019\u00e9tait m\u00eame assez couru, la mode a un peu pass\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Je n\u2019ai pas envie de m\u2019amuser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Je n\u2019ai pas parl\u00e9 de \u00e7a. Quand je vous disais que vous aviez l\u2019air cafardeux !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Sais-tu exactement ce que je veux faire\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Je ne suis pas assez fort pour \u00e7a.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le vieux posa sur Painchaux un regard bleu de ciel et ajouta :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">p. 14<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Vous vous dites peut-\u00eatre : voil\u00e0 un pauvre vieux qui n\u2019attend rien de la vie, n\u2019esp\u00e8re rien ; en me mettant \u00e0 sa place je trouverai peut-\u00eatre que j\u2019ai tort de me plaindre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Oui, c\u2019est un peu \u00e7a.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Satisfait, le vieux rench\u00e9rit :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; C\u2019est ce que je pensais\u2026 seulement c\u2019est un petit jeu dangereux. Autrefois, j\u2019\u00e9tais en Afrique, au Soudan. Un jour, j\u2019ai vu un type rester au soleil toute une journ\u00e9e, torse nu, pour faire comme les n\u00e8gres\u2026 il en est mort\u2026 C\u2019est pas facile de jouer aux n\u00e8gres, pas facile\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais Painchaux n\u2019\u00e9coutait pas, il demanda :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Alors, tu marches ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Je veux bien, r\u00e9pondit le vieux avec un sourire goguenard\u2026 puisque j\u2019y gagne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Painchaux paya les deux verres et demanda les toilettes. Elles \u00e9taient \u00e0 l\u2019\u00e9tage. Il sentit le regard du gar\u00e7on dans leur dos. Que pouvait-il penser, le gar\u00e7on, en les voyant grimper les marches ensemble. Mais \u00e7a n\u2019avait pas d\u2019importance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En \u00f4tant sa veste, Painchaux r\u00e9alisa d\u2019un coup ce qu\u2019il allait faire, mais encore une fois quelque chose le poussait \u00e0 aller jusqu\u2019au bout. Sous sa veste \u00e9lim\u00e9e, et son tricot perc\u00e9, le petit vieux \u00e9tait assez propre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; M\u00eame la chemise, demanda le camelot en riant\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; La chemise aussi\u2026 surtout la chemise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un quart d\u2019heure plus tard, Painchaux s\u2019installait dans le couloir du m\u00e9tro. Il sortit une premi\u00e8re souris et la posa contre le mur\u2026 puis une seconde, une troisi\u00e8me. A la quatri\u00e8me, ses doigts tremblaient si fort qu\u2019il n\u2019arriva pas \u00e0 la placer convenablement. Il changea de main. L\u2019autre tremblait autant. Malgr\u00e9 lui, il jeta un coup d\u2019\u0153il sur sa veste, pas si \u00e9limin\u00e9e que \u00e7a, et son pantalon d\u00e9pareill\u00e9 qui faisait des poches aux genoux. Mais c\u2019\u00e9tait la chemise qui lui causait cette dr\u00f4le de sensation, comme si la peau du vieux le touchait. D\u00e9sagr\u00e9able ? \u2026 m\u00eame pas. Au contraire, c\u2019\u00e9tait bien ainsi puisqu\u2019il voulait sortir de lui-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, pour voir o\u00f9 il en \u00e9tait, il pensa Isabelle. Bient\u00f4t elle arriverait chez lui et ne le trouverait pas. Elle commencerait par lui en vouloir d\u2019\u00eatre en retard, lui qui n\u2019avait rien \u00e0 faire qu\u2019\u00e0 l\u2019attendre. Puis, elle prendrait dans un tiroir du placard son tricot commenc\u00e9 un jour chez lui et qu\u2019elle ne finissait jamais. Et s\u2019\u00e9nerverait, regarderait vingt fois la pendule au verre f\u00eal\u00e9 sur la chemin\u00e9e. Puis, quand il ne resterait plus qu\u2019un quart d\u2019heure, elle griffonnerait quelques mots sur un bout de papier et s\u2019en irait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malgr\u00e9 \u00e7a, il n\u2019\u00e9prouva aucune envie de la rejoindre. Il \u00e9tait en train d\u2019apprendre qu\u2019un jour, ils seraient heureux, c\u2019\u00e9tait autrement agr\u00e9able.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, il commen\u00e7a de jouer au camelot. Il retrouvait les boniments du vieux sans m\u00eame les chercher et sa voix prenait, tout naturellement, un autre ton. Il n\u2019avait pourtant pas bu ; elle \u00e9tait \u00e9raill\u00e9e juste \u00e0 point. Au fond, se dit-il, on a tort de plaindre trop les autres, on les imagine plus malheureux qu\u2019ils ne sont.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et tout en d\u00e9m\u00ealant en lui ses impressions neuves, il accrochait les passants, faisait trotter ses souris. Mais c\u2019\u00e9tait la mauvaise heure, celle<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">p. 15<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">qui suit la rentr\u00e9e des cin\u00e9mas et des th\u00e9\u00e2tres. Il y avait des creux dans les all\u00e9es et venues. Il rit en pensant \u00e0 Isabelle. Que dirait-elle tout \u00e0 coup, si elle passait devant son \u00e9talage. Arriverait-il \u00e0 lui faire comprendre ? Peut-\u00eatre. Elle \u00e9tait intelligente. Plusieurs fois elle avait remarqu\u00e9 qu\u2019il n\u2019avait pas tout \u00e0 fait l\u2019air heureux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au mur, en face, sur une affiche, une jolie femme exhibait ses jambes en les croisant pour faire valoir les bas, objet de la r\u00e9clame. Ses jambes, elles lui rappel\u00e8rent celles d\u2019Isabelle qu\u2019il trouvait belles. Sur une autre affiche, un peu plus loin, une jeune ling\u00e8re en collerette blanche repassait avec un fer \u00e9lectrique \u00e9tincelant. Elle aussi, \u00e0 cause de son bras potel\u00e9 lui rappela Isabelle\u2026 Et dans toutes les femmes qui pass\u00e8rent, il chercha quelque chose d\u2019Isabelle. \u00c7a devenait une obsession, une obsession agr\u00e9able puisque c\u2019\u00e9tait ce qu\u2019il \u00e9tait venu chercher.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il sourit de Painchaux\u2026 car, d\u00e9j\u00e0, il n\u2019\u00e9tait plus Painchaux. Il commen\u00e7ait de se voir, mieux que dans une glace, car dans une glace on se compose toujours le visage qu\u2019on veut y trouver. Il fut pris d\u2019une joie presque effrayante, inattendue, la joie du prisonnier qui s\u2019\u00e9vade alors qu\u2019il n\u2019y comptait plus. Et cela lui rappela une de ces fugues d\u2019enfants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une heure, depuis qu\u2019il \u00e9tait l\u00e0\u2026 et d\u00e9j\u00e0 le temps n\u2019existait plus. Pourtant chaque minute qui passait coupait une nouvelle ficelle qui le tenait encore \u00e0 l\u2019ancien Painchaux. Comme le vieux, il devenait hors- le-monde, avec tout de m\u00eame, au fond de lui, la secr\u00e8te jouissance de savoir qu\u2019il pourrait tout renouer quand il le voudrait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais au bout d\u2019un moment, cette derni\u00e8re pens\u00e9e m\u00eame, lui fut insupportable. Dans sa poche il sentit son porte-feuille\u2026 car il avait chang\u00e9 de peau mais pas abandonn\u00e9 le porte-feuille\u2026 Oh ! pas \u00e0 cause de l\u2019argent, il aurait bien tout donner au vieux\u2026 mais les papiers !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il lui sembla peu \u00e0 peu que sa poche s\u2019alourdissait, que son pass\u00e9 gonflait comme un levain, au fond. Agac\u00e9, il retira le porte-feuille et le jeta au fond de la valise ; sous les souris. Toute suite il fut soulag\u00e9. Ses yeux revinrent aux jambes de l\u2019affiche, aux bras potel\u00e9s de la petite ling\u00e8re. Son geste l\u2019avait encore rapproch\u00e9 d\u2019Isabelle. Plus il coupait de ponts, plus il se l\u2019attachait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant cette euphorie s\u2019empoisonna peu \u00e0 peu. M\u00eame dans la valise son porte-feuille faisait encore partie de lui. Ses papiers lui disaient :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Painchaux, tu te mens \u00e0 toi-m\u00eame, tu as seulement fait semblant de nous perdre. Pense \u00e0 ta t\u00eate sur ta photo d\u2019identit\u00e9, avec tes cheveux bien lisses, ta cravate bien nou\u00e9e de petit bureaucrate raisonnable et prudent. Sais-tu ce que fait ton camelot, l\u00e0-haut, dans la rue en ce moment\u00a0? \u2026 Il raconte l\u2019histoire \u00e0 un copain et il lui dit en riant, au copain : \u00ab Oui, mon vieux, il a voulu tout changer, m\u00eame la chemise, mais tout de m\u00eame pas le porte-feuille \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A la fin, l\u2019agacement devint intol\u00e9rable. Il fouilla vivement dans la valise, grimpa sur l\u2019avenue et, comme un voleur qui se d\u00e9barrasse d\u2019un ; butin compromettant, jeta le portefeuille dans une bouche d\u2019\u00e9go\u00fbt (sic).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette fois, le dernier fil \u00e9tait bien coup\u00e9. Il allait jouir totalement de son d\u00e9doublement. Il s\u2019en aper\u00e7ut toute suite. Les jambes de l\u2019affiche devenaient presque excitantes et il aurait caress\u00e9 avec plaisir le bras dodu de la petite ling\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Isabelle, je le sais maintenant, c\u2019est pour toi que j\u2019ai fait \u00e7a.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">p. 16<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bient\u00f4t, les rames de m\u00e9tro d\u00e9vers\u00e8rent les premi\u00e8res sorties de spectacles. Il devait \u00eatre un peu plus de onze heures. Des couples passaient, les yeux \u00e9gar\u00e9s, comme des \u00eatres qui ont pass\u00e9 trois heures sur une autre plan\u00e8te et ne retrouvent plus leur terre. Tous ces gens rentraient chez eux, allaient se coucher. Painchaux les regardait d\u00e9filer, d\u00e9sabus\u00e9, avec, pourtant, le m\u00eame regard curieux que le vieux aux yeux de fa\u00efence bleue. Certains passants fl\u00e2naient encore malgr\u00e9 l\u2019heure, s\u2019arr\u00eataient devant les souris en riant tr\u00e8s fort, d\u2019un rire qui sonnait un peu faux. Painchaux les trouvait tr\u00e8s tristes malgr\u00e9 leurs grosses plaisanteries, bient\u00f4t, il en \u00e9prouva une impression douloureuse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Entre deux m\u00e9tros, il jeta un coup d\u2019\u0153il vers ses affiches. Les jambes au bas de soie \u00e9taient moins jolies et les bras de la petite ling\u00e8re \u00e9taient replets comme des saucisses. Il essaya de penser \u00e0 Isabelle. A cette heure, elle devait quitter sa chambre, elle s\u2019en allait le long du trottoir de son pas rapide, \u00e9nergique. Mais il n\u2019arrivait pas \u00e0 accrocher l\u2019image comme d\u2019habitude. Ou plut\u00f4t, il la voyait mais elle restait anonyme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelque chose en lui se transformait. Tout \u00e0 l\u2019heure, il avait \u00e9t\u00e9 heureux en regardant au-dedans de lui, \u00e0 courte distance ; \u00e0 pr\u00e9sent, il \u00e9tait trop loin. En s\u2019enfon\u00e7ant dans l\u2019\u00e2me du vieux il devenait insensible \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur et cette sensibilit\u00e9 lui faisait peur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A un moment, parmi le flot des passants il reconnut un agent qui s\u2019arr\u00eata devant ses souris et s\u2019amusa \u00e0 les voir marcher. Qu\u2019un agent s\u2019arr\u00eate devant un camelot pour \u00e9couter son boniment, rien d\u2019extraordinaire ; c\u2019est ce que se dit Painchaux ; pourtant il se sentit mal \u00e0 l\u2019aise sans doute \u00e0 cause de ses papiers. Qu\u2019aurait-il dit si l\u2019agent les lui avait demand\u00e9s ? Il devait avoir \u00e0 ce moment-l\u00e0 le m\u00eame regard que le vieux tout \u00e0 l\u2019heure quand lui, Painchaux \u00e9tait revenu le trouver.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019agent parti, il s\u2019aper\u00e7ut qu\u2019il transpirait. Tout \u00e0 l\u2019heure en jetant le porte-feuille, il avait cru couper le dernier fil ; non, le dernier fil c\u2019est maintenant qu\u2019il venait de craquer. L\u2019ancien Painchaux \u00e9tait mort et rien ne le rempla\u00e7ait ; \u2026 m\u00eame pas le petit vieux aux yeux de fa\u00efence. Il regarda ses mains qui tremblaient et dit tout haut : \u00ab Mes mains ! \u00bb mais l\u2019adjectif avait perdu son sens possessif. Rien n\u2019\u00e9tait plus \u00e0 lui, il ne pouvait plus rien atteindre\u2026 atteindre quoi d\u2019ailleurs ? \u2026 Ce n\u2019\u00e9tait pas du d\u00e9go\u00fbt, m\u00eame pas de l\u2019indiff\u00e9rence, mais du n\u00e9ant. \u00ab Rien, je ne suis plus rien \u00bb. Il r\u00e9p\u00e9ta le mot plusieurs fois. Il n\u2019\u00e9tait plus question de savoir s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 heureux, ou s\u2019il avait cru l\u2019\u00eatre\u2026 ou m\u00eame s\u2019il avait cru pouvoir l\u2019\u00eatre. Rien n\u2019\u00e9tait vrai. Ces hommes, ces femmes qui d\u00e9filaient devant lui \u00e9t\u00e9 devenues des \u00e9trangers. Il avait envie de leur crier son n\u00e9ant et parla de leur faire toucher le leur. Car ces hommes et ces femmes ne savaient pas qu\u2019ils n\u2019avaient v\u00e9cu que de r\u00eaves. Demain ils s\u2019\u00e9veilleraient la t\u00eate bourr\u00e9e d\u2019illusions et se croiraient heureux et m\u00eame si dans la journ\u00e9e ces illusions s\u2019effritaient jusqu\u2019\u00e0 tomber en lambeaux, le lendemain il en construiraient de nouvelles et se croiraient encore heureux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 ce moment, deux amoureux, se tenant par la taille, pass\u00e8rent devant lui. Il les arr\u00eata presque de force, prit la fille par le bras.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Tenez, lui dit-il en lui tendant une souris, un cadeau du n\u00e9ant. Vous vous rappellerez bien ce mot, n\u2019est-ce pas ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La fille regarda Painchaux d\u2019un dr\u00f4le d\u2019air et le gars qui l\u2019accompagnait l\u2019entra\u00eena en lui disant quelque chose \u00e0 l\u2019oreille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">p. 17<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peu \u00e0 peu l\u2019animation fl\u00e9chissait. Le dernier m\u00e9tro allait bient\u00f4t se vider de sa cargaison. Painchaux ramassa ses souris, boucla sa valise et s\u2019en alla. En passant il racla ses ongles sur les bas de soie et les bras de la petite ling\u00e8re mais ce furent ses ongles qui s\u2019\u00e9corch\u00e8rent. Alors, il cracha au visage de la ling\u00e8re et aussit\u00f4t, il s\u2019effraya de son geste, lui qui ne crachait jamais par terre, m\u00eame pas dans la rue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dehors, le froid piquait ; des ombres passaient sur l\u2019avenue, rapides, vite effac\u00e9es, comme de petites choses sans importance\u2026 Ces ombres, o\u00f9 allaient-elles\u00a0?&#8230; pouss\u00e9es par quel besoin\u00a0? Une bouff\u00e9e d\u2019orgueil monta en lui. Moi, je n\u2019ai besoin de rien ; et il r\u00e9p\u00e9ta plusieurs fois cette phrase, preuve tangible de sa sup\u00e9riorit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il longeait des rues, des avenues, des boulevards, et chaque fois qu\u2019il croisait quelqu\u2019un, il disait tout haut : Je n\u2019ai besoin de rien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis, les rues devinrent d\u00e9sertes. Si, de temps \u00e0 autres, une ombre apparaissait encore au loin, elle faisait discr\u00e8tement un crochet pour l\u2019\u00e9viter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne se demandait pas o\u00f9 il allait. Il n\u2019allait nulle part, puisqu\u2019il n\u2019avait besoin de rien. Il finit pourtant par arriver quelque part, sur un pont. Il s\u2019accouda au parapet et regarda l\u2019eau couler au-dessous. Elle ne l\u2019attirait pas, non. Pourquoi l\u2019aurait-elle attir\u00e9 puisqu\u2019il n\u2019avait besoin de rien. Et pourtant, il eut envie de tremper sa main dans l\u2019eau, rien que pour sentir le froid sur sa peau. Un besoin ? \u2026 non, un simple caprice. Et puisque c\u2019\u00e9tait seulement un caprice il pouvait le satisfaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il traversa le pont, descendit le long des quais et s\u2019assit sur la derni\u00e8re marche d\u2019un escalier au ras du fleuve. L\u2019eau faisait en clapotant sur la pierre un joli petit bruit r\u00e9gulier, mais, d\u00e9j\u00e0, l\u2019homme qui avait \u00e9t\u00e9 Painchaux, n\u2019\u00e9prouvait plus le besoin d\u2019y tremper le doigt.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il posa les deux coudes sur ses genoux et la t\u00eate sur ses poings. Plusieurs fois, il r\u00e9p\u00e9ta : ne plus avoir envie de rien, c\u2019est \u00e7a \u00eatre heureux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, peu \u00e0 peu, sa poitrine se serra ; une ind\u00e9finissable angoisse l\u2019enveloppa. Le froid engourdit ses pies, remonta le long de ses jambes, de ses bras, dans ses mains, coula dans son dos par le col baillant de sa veste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais l\u2019homme qui avait \u00e9t\u00e9 Painchaux r\u00e9p\u00e9ta : Je n\u2019ai besoin de rien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peut-\u00eatre \u00e9tait-il en train de mourir ? \u2026 La mort \u00e9tait peut-\u00eatre ce qu\u2019il attendait puisqu\u2019il n\u2019aurait plus envie de rien. Pourtant, aucune envie de se laisser tomber \u00e0 l\u2019eau. Se tuer c\u2019\u00e9tait encore un besoin. Non, il attendait doucement sur cette marche, il n\u2019attendait rien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A intervalles r\u00e9guliers, la nuit lui apportait les heures sonn\u00e9es aux quatre coins de Paris. Inconsciemment, il commen\u00e7ait de les compter, puis s\u2019arr\u00eatait\u2026 Il n\u2019avait pas besoin de compter les heures.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, lentement, cette euphorie changea de tonalit\u00e9, devint presque douloureuse comme une jouissance trop aigu\u00eb. L\u2019\u00e9tau de sa poitrine se resserra. Ses bras et ses jambes lui firent mal. Tout son \u00eatre se mit \u00e0 crier sa souffrance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il pencha la t\u00eate vers l\u2019eau et l\u2019eau, soudain, lui appar\u00fbt plus claire. Alors, il leva les yeux. Le ciel \u00e9tait en train de se d\u00e9barrasser de sa nuit. L\u2019homme qui avait \u00e9t\u00e9 Painchaux resta longtemps le regard tendu vers la longue tra\u00een\u00e9e verte qui barrait l\u2019orient. Il voulut se lever. Ses bras, ses jambes refus\u00e8rent de se mouvoir. Il fit un immense effort. Enfin, il<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">p. 18<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">r\u00e9ussit \u00e0 ramener la vie dans ses membres morts et \u00e0 se lever. Il se pencha sur l\u2019eau devenue presque claire. A ce moment, sans le vouloir, il poussa du pied un caillou qui tomba dans l\u2019eau en faisant un petit \u00ab floc \u00bb qui s\u2019entoura aussit\u00f4t de ronds grandissants\u2026 et dans ces ronds, l\u2019homme qui avait \u00e9t\u00e9 Painchaux d\u00e9couvrit son visage, un visage d\u00e9form\u00e9 qui avait l\u2019air de rire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, ce fut comme une explosion. Une r\u00e9volte brutale, \u00e9norme \u00e9clata en lui, contre lui-m\u00eame. Son cerveau fut assailli par une vague tumultueuse de pens\u00e9es et d\u2019images d\u2019une clart\u00e9 incroyable qui se rassemblaient pour gongler (sic) et fuir hors de lui comme fuient les bulles de savon au bout de la paille\u2026 car elles fuyaient, ses pens\u00e9es de la nuit, elles fuyaient en d\u00e9sordre comme un troupeau pourchass\u00e9, elles fuyaient en m\u00eame temps que fuyait la nuit\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Regardant ses v\u00eatements, \u2026 ses v\u00eatements qu\u2019il n\u2019avait pas encore vus \u00e0 la lumi\u00e8re du jour, il se rappela ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9. Une derni\u00e8re fois ses l\u00e8vres voulurent dire : Je n\u2019ai besoin\u2026 Mais elles s\u2019arr\u00eat\u00e8rent l\u00e0. L\u2019homme qui avait \u00e9t\u00e9 Painchaux redevenait Painchaux, un Painchaux qui avait honte de ses nippes r\u00e2p\u00e9es, un Painchaux qui pensait \u00e0 Isabelle, \u00e0 son avancement, au petit verre de beaujolais qu\u2019il boirait ce soir, \u00e0 ses petites joies d\u2019homme comme les autres qui sont heureux simplement parce qu\u2019ils ne se demandent pas s\u2019ils sont heureux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La t\u00eate toute pleine de ces fils qui un \u00e0 un se renouaient, il remonta sur la rive, traversa le pont.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A un carrefour, il s\u2019arr\u00eata au bord du trottoir et se mit \u00e0 rire tout seul en regardant quelque chose. Un marchand de journaux qui passait, s\u2019arr\u00eata, lui aussi, pour voir ce qui le faisait rire. Mais il haussa les \u00e9paules :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Pauvre type !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et Painchaux r\u00e9p\u00e9ta :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Pauvre type !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Car le marchand de journaux ne pouvait pas comprendre. Mais \u00e7a n\u2019avait pas d\u2019importance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce que regardait Painchaux c&#8217;\u00e9tait l&#8217;affiche du m\u00e9tro, celle de la petite ling\u00e8re \u00e0 colerette (sic) blanche qui ressemblait \u00e0 Isabelle\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: center;\">\u00b0\u00b0\u00b0\u00b0\u00b0\u00b0\u00b0<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><\/span><\/p>\n<p>[\/et_pb_text][\/et_pb_column][\/et_pb_row][\/et_pb_section]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En cette ann\u00e9e 1978, l\u2019Acad\u00e9mie dr\u00f4moise des Lettres, Sciences et Arts c\u00e9l\u00e9brait son vingti\u00e8me anniversaire. Paul-Jacques Bonzon en fut un des \u00e9minents membres fondateurs. 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